À la une | Nos coups de cœur
Bande dessinée
Des bulles dans le Layon
Encore une BD sur des irréductibles gavés de potion magique ? Il y a de ça. Mais pas seulement : découverte d’un ouvrage pétillant…

C’est une sorte d’ovni… Ovni parce qu’une BD de 265 pages, ce n’est pas courant et que le sujet est loin de l’être, lui non plus. Habitant au cœur du vignoble du Layon, Étienne Davodeau a eu l’idée de cette initiation croisée avec son voisin Richard Leroy : l’auteur de BD a guidé le vigneron dans le monde des cases et de l’édition, tandis qu’il lui demandait en retour une formation accélérée à la chose viticole.

Les Ignorants est la chronique, sur un an et demi, de ce parcours mutuel… Dans une ambiance sépia, le trait à la fois léger, poétique et d’une étonnante précision, nous raconte au jour le jour les découvertes des deux protagonistes. Le parcours singulier du viticulteur – ce personnage haut en couleurs crève littéralement la bulle –, son intransigeance, sa quête, servent de fil conducteur. Une découverte lente et méthodique qui se fait au rythme de la vigne : la taille, la fleur, la crainte du gel, le palissage, les vendanges… Puis, bien sûr, la vinification. Avec, au passage, une très didactique explication des méthodes biodynamiques qui ne manquent d’ailleurs pas de laisser l’auteur perplexe. En retour, le vigneron se plonge dans la BD, découvre lui aussi le curieux univers de certains dessinateurs et reste dubitatif devant les dessins et l’aura de Moebius. Au fil des pages, les références fourmillent : on croise de très nombreux créateurs de bande dessinée et autant de viticulteurs “de la vraie vie”.

Son nom ne me disait rien… J’avais pourtant déjà eu le plaisir de lire Étienne Davodeau. Je n’ai pas conservé un grand souvenir de Un homme est mort – qu’il avait seulement dessiné –, un peu trop alambiqué et “social” à mon goût. Par contre, Lulu femme nue m’avait nettement convaincu. Je m’étais dit que ce type avait un grand sens du récit : faire deux tomes intéressants avec un sujet des plus maigres – une femme partie chercher un boulot à une centaine de kilomètres de chez elle, décide, sur un coup de tête, de ne pas rentrer après l’entretien –, c’est fort. Ce qui me déplaît souvent profondément chez les auteurs français de romans qui écrivent 300 pages avec de vrais morceaux de rien, me semblait ici parfaitement maîtrisé. On retrouve un peu cet esprit dans Les Ignorants. L’argument est ténu. Pourtant, on s’immerge avec plaisir dans ce lourd album. Il y a un ton, un style et beaucoup de rythme.

Plus étonnant, le nom du vigneron ne me disait rien non plus. Pour l’auteur d’un livre sur le layon, c’était plus embêtant… J’ai fini par comprendre que Richard Leroy s’était justement installé en 1996, l’année même de la publication de mon ouvrage.

Nul besoin d’être un pro de la vigne pour apprécier Les Ignorants. Mais pour ma part, j’ai bien retrouvé l’ambiance des caves, les réflexions des vignerons en pleine dégustation, la singulière alchimie angevine… Et j’ai refermé le livre avec un grand regret. Parce que, si j’avais bien entre les mains le travail du dessinateur, il me manquait, pour juger en toute équité, le fruit du labeur et des convictions du vigneron. Une injustice que je m’engage à réparer au plus vite ! FM

Les Ignorants, récit d’une initiation croisée par Étienne Davodeau, Éditions Futuropolis, 267 pages, 24,50 euros.